Coûts énergétiques, indexation salariale, ralentissement des investissements et mutations technologiques : les entreprises wallonnes font face à une accumulation de contraintes. La dernière enquête conjoncturelle menée par AKT et les AKT CCI, auprès des entrepreneurs wallons, livre un éclairage concret sur leurs préoccupations, leurs perspectives et leurs priorités.
Le constat est sans détour : le climat économique se dégrade et les marges de manœuvre des entreprises se réduisent. La croissance wallonne devrait atteindre seulement 0,7 % en 2027, contre 1 % au niveau belge. Sans basculer formellement en récession, l’économie régionale montre des signes de fragilité, entre hausse des coûts, attentisme des investisseurs et essoufflement de la demande intérieure.
Au-delà des indicateurs macroéconomiques, les réponses recueillies directement auprès des entrepreneurs par AKT et les AKT CCI permettent de prendre le pouls du terrain. Elles révèlent des réalités contrastées, mais aussi des préoccupations largement partagées : préserver la compétitivité, sécuriser l’activité et préparer les transformations à venir.
Une accumulation de pressions sur les entreprises
Le contexte économique est marqué par quatre facteurs qui pèsent directement sur les entreprises : le retour des tensions énergétiques, la progression de l’inflation et des salaires, le renchérissement du crédit et le ralentissement de la consommation intérieure.
En octobre 2026, l’inflation belge atteint 5,3 %, tandis que le prix du gaz naturel grimpe à 100 €/MWh. À cela s’ajoute une nouvelle indexation salariale d’environ 4 % attendue en janvier 2027 pour les entreprises relevant de la commission paritaire 200.
Les perspectives d’investissement se dégradent également, pour la première fois depuis trois ans. Les entrepreneurs identifient clairement les principaux freins à leur compétitivité :
- 66 % pointent le coût du travail ;
- 46 % dénoncent la lourdeur administrative ;
- 35 % citent le coût de l’énergie.
Le manque de main-d’œuvre qualifiée reste également une préoccupation importante.
Compétitivité : l’urgence d’agir
Pour Frédéric Panier, CEO d’AKT, les signaux convergent et appellent des réponses rapides.
« Tous les signaux pointent dans la mauvaise direction. Il faut plus que jamais accélérer la mise en œuvre des réformes pour obtenir des résultats concrets sur les coûts, l’investissement et l’emploi. »
AKT plaide pour un plan d’action qui dépasse les compromis à court terme et associe assainissement budgétaire et véritable stratégie de croissance.
Quatre leviers sont notamment identifiés : agir sur le coût du travail, garantir un approvisionnement énergétique compétitif, simplifier les procédures administratives et renforcer les passerelles vers l’emploi, notamment par une meilleure articulation entre le Forem et les CPAS.
PME : des réalités économiques contrastées
Sur le terrain, les difficultés se font de plus en plus sentir. Simon-Pierre Breuls, CEO de Maia Consulting, observe un durcissement récent de la situation financière des PME.
« Jusqu’à début septembre, le marché était difficile, mais les PME résistaient assez bien. Elles reportaient leurs investissements. Depuis fin septembre, nous constatons des entreprises qui retardent leurs paiements, ne paient plus et, pour certaines, tombent en faillite. En vingt ans, je n’ai pas connu une telle accumulation de signaux. »
Toutes les entreprises ne sont toutefois pas logées à la même enseigne. Les PME industrielles ou de niche, qui investissent en R&D et exportent, résistent mieux que celles qui dépendent exclusivement du marché belge.
L’ouverture internationale, la capacité d’innovation et la différenciation apparaissent ainsi comme des facteurs essentiels de résilience.
Intelligence artificielle : ne plus se contenter d’expérimenter
Autre enseignement de l’enquête conjoncturelle : 73 % des dirigeants wallons anticipent un impact significatif de l’intelligence artificielle sur leur activité.
Mais entre prendre conscience du potentiel de l’IA et transformer réellement son organisation, le chemin reste important.
Simon-Pierre Breuls pointe le risque de décrochage des entreprises belges, dont beaucoup se sont limitées à tester des outils sans repenser leurs processus ni leur gouvernance.
« Jusqu’en 2024, nos entreprises étaient dans le top 5 européen. Ces six derniers mois, on observe un décrochage vers le top 15 ou 20. Beaucoup ont testé des outils ou joué avec des chatbots sans repenser leurs processus ni leur gouvernance. Ce qui m’effraie, c’est que la plupart des comités de direction ne sont pas du tout conscients du tsunami qui arrive sur leur business model. »
Pour Axel Boitel, Président d’AKT CCI Brabant wallon et COO du groupe Gantrex, l’enjeu est avant tout de dégager du temps pour créer davantage de valeur.
« Le challenge de l’IA n’est pas de supprimer dix postes, mais de récupérer du temps productif en automatisant des processus. L’objectif est de permettre aux collaborateurs de consacrer moins de temps aux tâches répétitives et davantage à l’analyse et aux missions à forte valeur ajoutée. »
Cette transformation soulève toutefois un enjeu majeur : celui des compétences. Sans accompagnement et sans formation, les travailleurs les moins qualifiés risquent d’être particulièrement exposés à l’automatisation.
L’enveloppe de 20 millions d’euros prévue au budget wallon 2027 pour soutenir l’adoption du numérique et de l’IA constitue un signal positif. Encore faut-il transformer ces moyens en projets concrets au sein des PME.
Industrie : préserver l’ancrage wallon dans un contexte international
Pour les entreprises intégrées dans des groupes internationaux, la compétitivité se joue aussi dans la capacité à maintenir leurs activités en Belgique.
Axel Boitel illustre ce défi à travers l’exemple de Gantrex. Si les marchés internationaux restent porteurs, les coûts salariaux belges compliquent les arbitrages d’investissement entre les différents sites d’un même groupe.
« Sur un budget d’exploitation de 40 millions d’euros, une indexation de 4 % représente 1,6 million d’euros de surcoût, soit l’équivalent de 16 à 20 emplois. Au lieu de consacrer notre énergie à investir et à créer des emplois, nous passons une grande partie de nos journées à gérer des crises et à compenser les mauvaises nouvelles. »
Un témoignage qui illustre la difficulté de préserver l’attractivité industrielle de la Wallonie, tout en soulignant l’importance d’anticiper les mutations technologiques et de préparer les compétences de demain.
Transformer les contraintes en opportunités
Le diagnostic est exigeant, mais les entreprises wallonnes disposent d’atouts : expertise industrielle, marchés de niche, capacité d’innovation et potentiel à l’exportation.
Les enseignements de l’enquête conjoncturelle d’AKT et des AKT CCI mettent en évidence trois priorités : renforcer la présence sur les marchés internationaux, intégrer l’IA dans les processus de manière structurée et obtenir des conditions-cadres plus favorables à l’investissement et à l’emploi.
Au-delà des chiffres, cette enquête rappelle surtout l’importance de rester à l’écoute des entrepreneurs. Leurs réalités quotidiennes doivent nourrir les décisions économiques et politiques.
Car c’est bien sur le terrain, au contact des entreprises, que se mesurent les défis de la compétitivité wallonne et que se construisent les réponses pour demain.

