À Bonsecours, tout près de la frontière française, la Brasserie Caulier incarne depuis plus de 90 ans l’esprit d’entreprise wallon : familial, visionnaire et profondément attaché à son territoire. D’un petit commerce de bières à domicile à une brasserie reconnue àl’international, chaque génération de la famille Caulier a su réinventer l’activité tout en restant fidèle à ses valeurs : famille, entrepreneuriat, qualité et responsabilité.
Des racines modestes, un esprit commerçant
L’histoire débute en 1933, en plein cœur du Hainaut. Cette année-là, Charles Caulier quitte les mines de charbon pour se lancer dans un tout autre univers : la vente de bières à domicile. À l’époque, les livraisons se font en camionnette, directement chez les particuliers. Charles ne brasse pas encore, il achète et revend. Mais il a le sens du commerce, du contact et du service — des qualités qui deviendront l’ADN de la famille.
Après la guerre, son fils Roger reprend les rênes. Les Trente Glorieuses favorisent l’essor du secteur brassicole, et Roger accompagne ce mouvement. Il développe
la distribution et transforme peu à peu l’activité : de simple livreur, il devient un partenaire incontournable des brasseries régionales. L’entreprise, encore artisanale, commence à prendre de l’ampleur.
Une expansion familiale et régionale
Les années 1980 marquent une nouvelle étape. Les parents de l’actuel dirigeant, Vincent Caulier, reprennent l’affaire et cherchent à agrandir la zone de chalandise.
L’entrepôt de Bonsecours devient trop petit. Ils rêvent d’un projet plus grand et découvrent un site atypique : une ancienne tannerie, abandonnée mais pleine de potentiel. Sa proximité avec la France est un atout évident. Le couple Caulier rachète le site, le rénove et y installe son activité. Mieux encore, ils y développent une zone commerciale attenante, une manière ingénieuse de rentabiliser l’espace tout en dynamisant la localité. Vincent, né en 1987, grandit littéralement sur le site de l’entreprise — entre les cuves, les chariots et les palettes de bouteilles.
De distributeur à producteur : un rêve devenu réalité
À la fin des années 1990, les Caulier franchissent un cap décisif. Après des décennies de distribution, ils rêvent de devenir brasseurs à part entière. En 1996, ce rêve se concrétise : une brasserie flambant neuve voit le jour, construite directement sur l’ancien entrepôt. Vincent, alors âgé de neuf ans, se souvient d’avoir « joué sur le chantier ».
L’idée est audacieuse pour l’époque : brasser devant les clients, dans une grande salle ouverte au public. Le concept séduit et attire rapidement une clientèle curieuse de découvrir l’univers de la bière. Mais le tournant du millénaire apporte aussi son lot de défis. Le secteur connaît une concentration massive autour de
géants comme InBev et Alken-Maes. Les indépendants, eux, peinent à suivre.
Les Caulier décident de revendre leur activité de distribution pour se concentrer exclusivement sur le brassage. Une décision courageuse, mais risquée. À contre
courant des tendances industrielles, ils choisissent de miser sur des bières naturelles, artisanales, non standardisées et conditionnées dans des casiers en bois réutilisables — des choix responsables, avant l’heure.

L’arrivée de la nouvelle génération : audace et repositionnement
Lorsque Vincent et ses deux frères terminent leurs études dans les années 2010, ils sentent que le vent tourne. Les consommateurs évoluent : ils boivent
moins, mais mieux. Entre 2008 et 2012, un mouvement de fond s’installe : retour aux produits authentiques, locaux et de qualité. Les frères Caulier reprennent alors les commandes et posent trois décisions stratégiques :
- Créer une nouvelle marque : la désormais célèbre Paix Dieu, lancée en 2012.
- Abandonner la grande distribution et l’export de masse, pour se concentrer sur l’HoReCa.
- Cibler en priorité le marché français, plus réceptif à leur philosophie artisanale.
La stratégie s’avère payante. La Paix Dieu s’impose rapidement dans les bars belges et français. Grâce à un réseau d’établissements ambassadeurs, la marque construit une communauté fidèle et exigeante, séduite par son authenticité et son ancrage familial.
Crise, résilience et renaissance
Le succès est au rendez-vous, jusqu’à la crise sanitaire de 2020. Du jour au lendemain, les cafés et restaurants ferment : l’activité est à l’arrêt. « On a pris une vraie leçon d’humilité, se souvient Vincent. Notre modèle, centré sur l’HoReCa, devenait soudainement fragile. »
Mais fidèle à son histoire, la famille se réinvente. Aucun chômage temporaire n’est prononcé. L’équipe développe un webshop, revient temporairement vers la grande distribution et se reconcentre sur le marché belge. Surtout, les actionnaires externes, inquiets, sont rachetés : la famille reprend 100 % du capital et construit une nouvelle brasserie moderne, prête pour l’après-crise. À la sortie du Covid, l’entreprise a doublé de taille. Et lorsque l’HoReCa rouvre enfin ses
portes, la demande explose. « On a senti un besoin viscéral des gens de se retrouver autour d’une bière. C’était une récompense incroyable. »

Une croissance maîtrisée et responsable
Aujourd’hui, la Brasserie Caulier emploie près de 80 collaborateurs et distribue ses bières en Belgique, en France et aux Pays-Bas. L’entreprise préfère une
croissance maîtrisée : « Mieux vaut vendre dix palettes dans un pays que cent sans contrôle », explique Vincent.
Les valeurs familiales guident toujours la stratégie :
• Famille, car l’humain reste au centre.
• Entrepreneuriat, pour l’audace et la liberté d’agir.
• Qualité, dans chaque étape de production.
• Responsabilité, envers l’environnement et la communauté.
L’équipe, jeune et soudée, évolue dans un environnement où l’autonomie et l’innovation sont encouragées. « J’aime apprendre, et je veux que mes équipes
s’épanouissent. Il y a toujours quelque chose à faire. »
Durabilité et innovation au cœur des projets L’entreprise prépare déjà l’avenir. D’ici 2030, la brasserie deviendra l’une des premières en Wallonie à traiter elle-même ses eaux usées, les rendant assez propres pour retourner dans la rivière voire être réutilisées. Cette innovation réduira la consommation à 3 litres d’eau par litre de bière, un record dans le secteur.
Parallèlement, un embellissement du site et un déménagement de la distribution vers Polaris sont prévus afin de limiter les nuisances locales. Pour les fêtes, la brasserie multiplie aussi les initiatives : Bonsecours de Noël, pop-up stores à Lille et à Paris, et l’ouverture d’un restaurant à Bonsecours, symbole du lien entre histoire familiale et développement local.

Des marques qui rassemblent
Aujourd’hui, le groupe Caulier s’articule autour de trois marques : Paix Dieu, Stuut (marque éphémère) et Bonsecours. La dernière-née, Nova, renforce la Paix Dieu sans la concurrencer : une blonde plus légère, testée avec les ambassadeurs avant son lancement.
Plus qu’un produit, la bière devient ici une expérience collective. Les amateurs peuvent retrouver sur le site de la brasserie la liste des bars ambassadeurs, véritables relais de qualité.
Une entreprise familiale tournée vers l’avenir
Alors que la brasserie s’apprête à fêter en 2026 ses 30 ans de brassage, l’ambition reste claire : continuer à créer des marques fortes, fédératrices et durables, tout en maintenant une gouvernance familiale indépendante.
« Ce que je souhaite pour demain, conclut Vincent Caulier, c’est que nos bières continuent à rassembler les gens et que nos équipes se sentent vivantes et fières de ce qu’elles accomplissent. »
Une philosophie simple, sincère et profondément humaine — à l’image de la Brasserie Caulier, pilier d’un entrepreneuriat local qui, génération après génération,
prouve qu’on peut conjuguer tradition, audace et durabilité;



