À Leuze-en-Hainaut, derrière l’ancienne façade de « l’Union des Coopérateurs », Degauquier and Partners (DAP) s’est imposé comme l’un des courtiers en assurances les plus dynamiques de Wallonie picarde. En quelques années, l’entreprise familiale a changé d’échelle : 150 collaborateurs, 54 acquisitions, un fonds d’investissement à impact au capital (avec une participation minoritaire) et une stratégie ESG revendiquée comme moteur de croissance. Rencontre avec Bernard et Christophe Degauquier.
Entretien avec Bernard et Christophe Degauquier, dirigeants de Degauquier and Partners
DAP existe depuis près de 80 ans. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?
Bernard Degauquier :
Tout démarre en 1948 avec mon père, Gabriel Degauquier. À l’époque, il développe un portefeuille local avec seulement deux collaborateurs. Pendant des décennies, l’entreprise grandit autour de valeurs simples : proximité, confiance et présence sur le terrain. Le siège historique est toujours ici, à Leuze-en-Hainaut, dans cet ancien café que nous avons rénové il y a une vingtaine d’années.
Quand le virage de la croissance s’est-il réellement amorcé ?
Bernard Degauquier :
Je reprends officiellement l’entreprise en 1985 comme directeur général. Dès 1986, nous réalisons une première acquisition avec le portefeuille d’un courtier de
Genval. Mais pendant longtemps, nous restons une petite structure avec un seul bureau.
Le véritable tournant arrive en 2011. À la suite de mon divorce, j’ai dû racheter les parts de mon ex-épouse. Cela m’a obligé à prendre davantage de risques financiers. Tous les biens familiaux servaient de garantie. À partir de là, j’ai assumé une stratégie de croissance beaucoup plus ambitieuse.
Vous parlez souvent d’une “mentalité flamande”. Qu’entendez-vous par là ?
Bernard Degauquier :
Le fait d’oser entreprendre, d’accepter le risque et de penser développement avant confort. Je ne parle pas bien néerlandais, mais j’admire cette culture
entrepreneuriale très présente en Flandre. Chez nous, “vivre avec le risque” est devenu un véritable état d’esprit.
Aujourd’hui, DAP a fortement changé de dimension.
Christophe Degauquier :
Oui, l’entreprise s’est profondément transformée. Nous avons réalisé 54 acquisitions et nous couvrons désormais pratiquement tous les segments du marché : crédits, assurances patrimoniales, PME & Corporate, assurance-vie, marchés publics, secteur hospitalier, écoles, universités, secteur non marchand…
Quand j’ai rejoint officiellement l’entreprise en 2018, nous avions déjà plusieurs bureaux : Leuze, Antoing, Vaulx et Tournai. Mais chaque implantation fonctionnait encore de manière autonome : logos différents, sites internet distincts, peu de synergies.
Il fallait donc structurer l’ensemble ?
Christophe Degauquier :
Exactement. Grandir ne suffit pas : il faut aussi fédérer. Nous avons travaillé sur une identité commune, une culture d’entreprise forte et une harmonisation des méthodes de travail. Nous avons créé une marque unique : DAP (Degauquier And Partners). Toutes les agences fonctionnent désormais sous la même bannière. Nous avons aussi rationalisé les fournisseurs et les outils afin de créer de véritables économies d’échelle.
Cette culture commune semble occuper une place centrale chez vous.
Christophe Degauquier :
C’est indispensable lorsqu’on intègre autant d’équipes différentes. Nous avons défini collectivement nos valeurs avec les managers et les
collaborateurs : Capacité d’adaptation, efficience, dynamisme, esprit d’équipe et humanisme.
Notre vision résume assez bien cette philosophie : “The only social efficient broker.”
Vous revendiquez également une forte dimension ESG. Est-ce un positionnement stratégique ou une conviction personnelle ?
Christophe Degauquier :
Les deux. Chez nous, l’ESG ne relève pas du marketing. Nous essayons réellement de construire une entreprise plus humaine et régénérative. Nous
nous inspirons notamment des principes de l’entreprise libérée/agile.
Notre culture familiale belge et wallonne constitue d’ailleurs un avantage concurrentiel. Beaucoup de bureaux familiaux recherchent aujourd’hui un partenaire capable de préserver cette proximité avec les clients tout en bénéficiant de la force d’un groupe avec des fonctions transversales (Admin, RH, IT, Finance, Marketing, etc).
Votre modèle d’actionnariat salarié est assez rare dans le secteur.
Christophe Degauquier :
Nous avons beaucoup travaillé sur les questions d’impact et nous avons constaté qu’un élément revenait systématiquement dans les entreprises les plus engagées : l’ouverture du capital aux collaborateurs.
Nous avons donc décidé d’ouvrir progressivement l’actionnariat à toute l’équipe. Aujourd’hui, 42 collaborateurs sont actionnaires. Ils peuvent entrer au capital à partir de 500 euros.
Cela change-t-il réellement la dynamique interne ?
Christophe Degauquier :
Oui, énormément. Les collaborateurs deviennent réellement parties prenantes du projet. Cela contribue aussi à fidéliser les équipes dans un contexte de guerre des talents.
Nous avons également créé une académie interne pour développer les compétences et mis en place un “collecteur de sentiments” afin de mesurer régulièrement le ressenti des collaborateurs.
En 2025, le fonds Geneo est entré au capital de DAP. Pourquoi avoir franchi cette étape ?
Bernard Degauquier :
Jusqu’ici, notre croissance reposait principalement sur le financement bancaire. Mais certains investisseurs comprenaient difficilement nos investissements dans la formation ou l’impact social.
La rencontre avec Geneo a été différente. Ce fonds investit uniquement dans des entreprises qui développent à la fois l’actionnariat salarié tout en développant une
stratégie ESG solide et pérenne. Cela correspondait parfaitement à notre ADN.
Que change concrètement cette arrivée ?
Christophe Degauquier :
D’abord, cela nous donne des moyens financiers supplémentaires. Nous disposons aujourd’hui d’une réserve de liquidités pour poursuivre nos acquisitions.
Mais Geneo joue aussi un rôle de challenger stratégique. Tous les trois mois, leurs équipes viennent analyser nos résultats avec un double objectif : maintenir une croissance rentable — environ 15 % par an — tout en renforçant
notre impact ESG.
L’intelligence artificielle fait également partie de vos projets.
Christophe Degauquier :
Oui, notamment à Bruxelles où nous testons plusieurs applications dans le secteur de l’assurance. L’objectif n’est pas de remplacer les collaborateurs
mais de leur faire gagner du temps afin de favoriser la formation continue et la montée en compétences.
Nous automatisons certaines tâches répétitives afin que les équipes puissent se concentrer davantage sur l’accompagnement des clients et la gestion des dossiers complexes.
Votre gouvernance semble assez atypique pour une entreprise de cette taille.
Bernard Degauquier :
Nous avons supprimé le middle management pour aplanir la hiérarchie. Nous fonctionnons avec beaucoup d’autonomie et de responsabilisation.
Il n’y a pas d’objectifs individuels, très peu de rémunération variable, pas d’horaires fixes. Nous croyons davantage à la confiance qu’au contrôle.
Cela fonctionne réellement ?
Christophe Degauquier :
Oui, mais cela demande beaucoup de maturité collective. Tout le monde n’est pas fait pour fonctionner dans ce type d’environnement.
Notre seul objectif commun reste simple : atteindre 15 % de croissance annuelle tout en conservant notre culture humaine.
Quel est aujourd’hui votre plus grand motif de fierté ?
Bernard Degauquier :
Très honnêtement, ce ne sont pas les chiffres. Ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir donné leur chance à des personnes que d’autres entreprises n’auraient jamais engagées.
Plus d’un tiers de nos collaborateurs sont devenus de véritables champions après avoir bénéficié de cette confiance. Il y a parfois des échecs, bien sûr. Mais au moins, nous aurons essayé et ils repartent avec un bagage non négligeable qui servira à d’autres employeurs.
Et votre plus grand combat ?
Christophe Degauquier :
L’injustice sociale. Je suis profondément révolté par les comportements opportunistes qui exploitent les plus fragiles. C’est aussi ce qui nourrit des projets comme DAP Solidarity, qui permet aux clients de soutenir des initiatives sociales, environnementales ou culturelles via leurs contrats d’assurance.
Notre objectif est de démontrer qu’une entreprise wallonne peut être performante économiquement tout en restant profondément humaine.
« Il suffit d’un client solidaire, d’un courtier visionnaire pour créer un monde exemplaire ».




