Automatiser pour gagner en efficacité : la logique paraît évidente. Sauf quand la création d’emplois fait partie de votre raison d’être. À Seraing, Recma s’est retrouvée face à ce paradoxe en améliorant sa ligne de démantèlement de panneaux photovoltaïques. Plutôt que d’opposer productivité et emploi, l’entreprise explore aujourd’hui une nouvelle piste : donner une seconde vie aux panneaux qui fonctionnent encore. Un projet qui illustre comment une contrainte peut devenir un moteur d’innovation.
Pour en parler, nous avons rencontré Céline Naveau, directrice générale de Recma. L’entreprise liégeoise existe depuis une trentaine d’années et emploie aujourd’hui 52 personnes. Après une importante transformation, elle concentre désormais son activité autour de deux métiers : le nettoyage industriel, avec son département Clean, et les métiers liés au photovoltaïque, regroupés dans son département Sun. Depuis 2018, celui-ci prend notamment en charge le démantèlement de panneaux solaires en fin de vie.
Recma a beaucoup changé ces deux dernières années. Pourquoi ?
« Historiquement, une part importante de notre activité reposait sur un client majeur dans le recyclage plastique. Nous savions que cette dépendance représentait un risque et un travail de diversification avait déjà été engagé.
Lorsque ce marché s’est arrêté, cette diversification nous a permis de poursuivre nos activités. Nous avons ensuite choisi de nous recentrer sur deux métiers dans lesquels nous voulons désormais grandir : le nettoyage industriel et le photovoltaïque.
Ce recentrage s’inscrit dans notre double mission. La première est sociale : créer de l’emploi durable, local et de qualité. La seconde est environnementale, notamment avec notre volonté de recycler au maximum les déchets photovoltaïques et, aujourd’hui, de travailler aussi sur leur réduction grâce au réemploi. »
Pourquoi le réemploi des panneaux photovoltaïques est-il devenu stratégique ?
« Parce que nous nous sommes retrouvés face à un paradoxe.
Nous avons beaucoup travaillé sur notre ligne de démantèlement pour améliorer les machines et les processus. Plus elle devenait efficace, moins elle nécessitait de main-d’œuvre.
D’un point de vue industriel, c’était une bonne nouvelle. Mais cela entrait en tension avec notre mission de création d’emploi.
En parallèle, nous constations que beaucoup de panneaux qui arrivaient chez nous pour être démantelés fonctionnaient encore. Ils sont parfois remplacés non parce qu’ils sont hors service, mais parce que les technologies ont évolué et que des panneaux plus puissants sont désormais disponibles sur le marché.
Nous nous sommes donc demandé s’il n’y avait pas autre chose à faire que les recycler.
Le réemploi offre potentiellement une double opportunité : réduire les déchets et la production de nouveaux équipements, mais aussi créer une nouvelle activité économique et, derrière elle, de l’emploi. »
Concrètement, que pourrait devenir un panneau destiné au recyclage ?
« Nous sommes encore au stade de développement du business model, donc il faut rester prudent.
L’idée n’est pas forcément de reprendre chaque panneau qui arrive chez nous et de le remettre tel quel sur une toiture.
Nous sélectionnons les panneaux présentant le meilleur potentiel, nous les testons et nous réfléchissons aux usages dans lesquels ils pourraient retrouver une véritable valeur marchande.
Aujourd’hui, Recma dispose déjà d’une machine permettant de tester leur sécurité et leur capacité de production. Les informations récoltées dans le cadre du projet montrent qu’une part importante des panneaux reçus fonctionne encore. Nous concentrons toutefois notre travail sur les panneaux ayant la meilleure qualité et donc le potentiel commercial le plus intéressant.
Parmi les pistes étudiées figurent par exemple des solutions plug-and-play ou des applications à plus grande échelle sur certains sites et friches industrielles.
L’enjeu n’est donc pas simplement de sauver un panneau de la benne. Il faut parvenir à en refaire un produit fiable, utile et économiquement viable. »
Pourquoi cette filière n’existe-t-elle pas déjà ?
« Parce que le défi est loin d’être uniquement technique.
En Belgique, comme dans le reste de l’Union européenne, les panneaux photovoltaïques en fin de vie entrent dans une filière réglementée de collecte et de recyclage. Une fois qu’un panneau est entré dans cette filière et a acquis le statut de déchet, sa remise sur le marché en seconde main pose aujourd’hui des difficultés réglementaires.
Il faut donc construire tout un cadre permettant de garantir la sécurité, la qualité et la traçabilité du produit.
Et il reste évidemment la question économique : comment recréer suffisamment de valeur autour de ce panneau pour que son réemploi soit rentable ?
C’est précisément ce que nous étudions aujourd’hui avec différents partenaires. Nous réfléchissons à un véritable écosystème réunissant notamment des acteurs de la collecte, des installateurs et des organismes capables de certifier les équipements.
Le projet a d’ailleurs été retenu dans le programme « Allez Circulez » de la Fondation Roi Baudouin, qui accompagne plusieurs projets d’économie sociale et circulaire et peut apporter un soutien allant jusqu’à 80.000 euros.
L’objectif est de tester des produits pilotes à partir de 2027 et, si le modèle se confirme, de contribuer à la création d’une véritable filière de réemploi. »
L’innovation technologique ne risque-t-elle pas malgré tout de supprimer des emplois ?
« C’est précisément la tension avec laquelle nous devons composer.
Notre objectif n’est évidemment pas de refuser la technologie ou de maintenir artificiellement des tâches inefficaces simplement pour occuper des personnes.
Nous devons rester rentables.
Mais notre mission nous oblige à nous poser une question supplémentaire : si une activité nécessite demain moins de personnes, que pouvons-nous développer pour créer de nouvelles activités et de nouveaux emplois ?
Dans notre cas, cette réflexion nous a conduits vers le réemploi. Ce qui ressemblait au départ à une contradiction entre automatisation et mission sociale devient finalement une piste de développement économique. »
Comment les équipes ont-elles réagi à cette nouvelle activité ?
« Plutôt naturellement, parce qu’elles voyaient elles-mêmes les panneaux arriver.
Nous leur avons expliqué pourquoi nous envisagions cette évolution et ce qu’elle pouvait représenter pour Recma.
Le responsable opérationnel du démantèlement a rapidement été formé à la nouvelle machine de testing. Et très vite, il a aussi commencé à apporter ses propres idées, notamment sur le futur packaging des panneaux.
C’est logique : la personne qui manipule le produit tous les jours voit des choses que le management ne voit pas forcément.
Pour moi, c’est une dimension importante de la transformation : informer les équipes suffisamment tôt, expliquer pourquoi on change et aller chercher l’expertise là où elle se trouve. »
Votre mission est aussi de créer de l’emploi pour des profils parfois plus éloignés du marché du travail. Qu’est-ce que cela change pour l’entreprise ?
« Cela oblige notamment à ne pas considérer qu’une personne est interchangeable avec une autre simplement parce que le métier paraît peu qualifié.
Dans le nettoyage industriel, par exemple, les compétences et les réalités peuvent être très différentes d’un poste à l’autre.
Il faut donc travailler le recrutement, mais aussi énormément l’onboarding et l’accompagnement.
Nous essayons de vérifier dès l’arrivée que la personne a compris son rôle et qu’elle dispose des conditions nécessaires pour exercer son emploi. Certaines difficultés peuvent sembler extérieures à l’entreprise – la mobilité, la garde des enfants ou simplement la capacité à se rendre sur son lieu de travail – mais elles ont un impact très concret sur la possibilité de conserver un emploi.
Les nouveaux collaborateurs sont accompagnés techniquement par leur chef d’équipe, mais aussi par une accompagnatrice sociale. Nous travaillons également avec des systèmes de tutorat et développons des formats de formation courts et accessibles, par exemple des capsules vidéo sur la santé, l’environnement ou les bonnes pratiques.
Nous avons aussi retravaillé notre matrice de compétences pour identifier précisément ce dont chacun a besoin pour progresser, qu’il s’agisse d’un collaborateur très diplômé ou d’une personne active sur le terrain. »
Comment garde-t-on les équipes engagées lorsqu’une entreprise traverse autant de changements ?
« Je pense que la première chose est la transparence.
Nous avons dû prendre des décisions difficiles ces dernières années. L’objectif a toujours été de les communiquer le plus rapidement et le plus clairement possible.
Nous essayons aussi de ne pas piloter uniquement à deux ans. Nous réfléchissons à ce que Recma doit devenir à beaucoup plus long terme.
Cette visibilité compte : les collaborateurs doivent pouvoir comprendre dans quelle direction l’entreprise va et pourquoi certaines décisions sont prises.
Et puis il y a quelque chose de beaucoup plus simple : être sur le terrain et écouter.
Un équipement de protection mal adapté, trop de temps passé en déplacement ou un matériel qui ne convient pas peuvent sembler être de petits problèmes vus depuis un bureau. Pour la personne qui les vit tous les jours, ils sont centraux.
Le management doit donc parfois sortir de la salle de réunion et aller voir ce que vivent réellement les équipes. »
Que peuvent retenir les autres entreprises de l’expérience de Recma ?
« Je n’aime pas forcément opposer en permanence économie sociale et économie conventionnelle.
Je rencontre beaucoup d’entrepreneurs qui ne sont pas issus de l’économie sociale mais qui portent des projets avec un véritable impact, qui impliquent leurs collaborateurs ou repensent leur modèle.
Les frontières sont donc moins nettes qu’on l’imagine.
Ce qui me paraît essentiel, c’est de continuer à entreprendre et à créer de l’emploi, ici, en Wallonie, avec une vision de long terme.
L’économie sociale ne doit pas davantage rester entre elle. Nous devons construire des ponts entre entreprises, partenaires et secteurs.
On peut parler d’impact tout en parlant de chiffres et de rentabilité. Les deux ne sont pas incompatibles.
L’enjeu est justement de construire des modèles dans lesquels la performance économique permet aussi de répondre à un besoin du territoire. »

